Le message de nouvel an d’Abdoul Mbaye

Sénégalaises, Sénégalais, Chers hôtes étrangers parmi nous,

2020 a été une année encore plus difficile que nous ne l’avions prévu en fin d’année dernière, face à la presse pour en témoigner. Certains journaux du lendemain me traitèrent de « Saltigué » faisant parler les « Xoy ». Je m’étais pourtant contenté d’observer une déconstruction visible par tous, qui ne pouvait que détruire de la valeur ET des valeurs ; qui ne pouvait que produire de l’appauvrissement, de la détresse et du désespoir chez notre jeunesse.

C’est dans une posture identique, qu’aujourd’hui, je soutiens que 2021 sera sans aucun doute une année encore plus difficile que celle que l’on quitte. Et cela malgré les contrevérités persistantes sur l’accroissement de la richesse annoncé dans les campagnes, et que les villes continueront de subir les conséquences de la perte d’activité en 2020.

La solution ne viendra certainement pas des illusions politiciennes trouvées pour distraire le peuple, partager les responsabilités de l’échec avec de nouveaux complices dans le projet d’ainsi calmer un front social qui se lève.

2021 sera donc une autre année difficile parce que la soi-disant croissance sénégalaise continuera à ne pas faire reculer la pauvreté ; elle ne cessera d’être caractérisée par l’absence d’emplois suffisants créés comme l’a constaté la récente étude de la SFI membre du Groupe de la Banque mondiale. Cette croissance, si elle existe, est donc confisquée par des politiciens devenant fort vite milliardaires et quelques affairistes sortis du néant pour être mis à leur service.

2020 est une autre année d’échec économique.
Mais il serait faux de la présenter comme de déception économique conséquence de la crise que la pandémie explique dans d’autres pays du globe.
Elle avait été annoncée comme porteuse d’une croissance de l’économie sénégalaise dont la vigueur exceptionnelle serait conservée et même relevée à 7% en 2020-2021.

Nous avions évidemment contesté une telle ineptie qui faisait reposer une croissance de notre économie par des actions sur des leviers à la fois contraires à une accélération de croissance et contradictoires entre eux. Nous en rappelons quelques-uns :

• Une priorité donnée au respect des engagements de dette extérieure associée à une prudence en matière d’engagements nouveaux pris à ce titre. Une priorité imposée dans le cadre du programme ICPE du FMI puisque le surendettement du Sénégal était déjà devenu une réalité ne laissant quasiment plus de marge d’endettement disponible. Pour le FMI le risque de détresse financière du Sénégal est passé de faible à modéré. Le message est clair : il faut en retenir une évolution dans la mauvaise direction et donc une pause nécessaire.

• Une baisse de la commande publique qui avait été le moteur de la croissance des années précédentes, et un relais à faire prendre par le secteur privé sénégalais pourtant affaibli par l’octroi de marchés privilégiant systématiquement des entreprises étrangères aux dépens du secteur national par choix de la nature des projets et des entreprises bénéficiaires ;

• Une pression fiscale renforcée qui ne pouvait qu’amoindrir l’efficacité d’un secteur privé déjà atone et avoir un effet déflationniste sur la demande globale ;

• Un relèvement du prix de l’électricité et des produits à la pompe, avec pour conséquence l’affaissement de la compétitivité du secteur privé sénégalais et une importante ponction sur le revenu des ménages et donc sur cette même demande globale.

A l’exception notable de ceux du Fond Monétaire International, tous les économistes sérieux se demandaient alors comment des mesures propres aux ajustements structurels pouvaient permettre non pas d’entrer dans une période déflationniste, serait-elle provisoire, mais plutôt d’accélérer une croissance économique.

Les trois mois de semi-confinement au Sénégal, le marasme du tourisme mondial et la récession mondiale ont permis de trouver les bonnes justifications à la perte de croissance en 2020. Une manifeste rivalité entre nos deux ministres en charge de l’économie a cependant permis de sauver l’honneur. Le Sénégal a donc pu passer en quelques semaines d’une récession faussement limitée à moins de 1% (-0,7%) à une croissance légèrement supérieure à 2% (+2,1%) qui ferait figurer le Sénégal parmi les exceptions mondiales.

Pour notre part, nous retenons plutôt que le Sénégal demeure dans l’échec économique persistant, caché derrière des statistiques fabriquées à l’instar de celles aussi invraisemblables que les 1,8 millions de tonnes de graines d’arachides qui seraient produites quand quelques dizaines de milliers de tonnes ne parviennent pas à être trouvées sur les marchés par les usines d’huilerie, toutes contraintes à l’arrêt de leur activité.

Les signes les plus lisibles de cette souffrance économique et sociale sont la catastrophe vécue par les pêcheurs, la fuite de notre jeunesse désespérée dans des pirogues de fortune au risque de leur vie, la considérable aggravation du déficit des finances publiques puisqu’il s’agit d’un doublement.

L’année 2020 sera donc close sur les constats suivants :

  1. Un échec économique global qu’une succession accélérée de plans de riposte et de relance pour faire perdre les repères ne parvient pas à masquer ;
  2. Une aggravation considérable du déficit budgétaire privant de toute marge budgétaire sauf annulation de dette ;
  3. Une Impasse en matière d’endettement extérieur traduite par ce fort souci d’obtenir des annulations de dettes au-delà des moratoires possibles sur le service de la dette ;
  4. Des inondations prouvant à quel point l’État protecteur a cessé d’exister au Sénégal, délaissant les priorités de mise des populations à l’abri de difficultés récurrentes au profit de grands projets sans impact durable sur les comptes de la Nation ;
  5. Une gestion de la pandémie qui aura permis de constater à quel point notre système sanitaire avait été négligé au point de donner lieu à un programme spécial de remise à niveau portant sur plusieurs centaines de milliards de fCFA ;
  6. Un malheureux record mondial en vies humaines perdues en mer par ceux qui fuient la misère dans leur pays ;
  7. Également, une promesse de réforme du franc cfa non tenue comme ont pu nous y habituer les dirigeants africains peu soucieux du respect de leur parole.

Une solution au stress économique et social du Sénégal a par contre été trouvée au sein de l’arsenal habituel des fausses mesures. Elle est de politique politicienne et a porté sur l’élargissement de la majorité présidentielle pour réduire la contestation et faire partager plus largement la responsabilité de l’échec devenu impossible à masquer par des statistiques qui ont cessé d’avoir le moindre sens pour nos compatriotes.

2021 demeurera pourtant une autre année difficile, d’échec économique, social et environnemental sur fond de mal gouvernance et de faux débats politiciens entretenus autour de la chimère du 3ème mandat pendant que la souffrance des populations s’accroîtra.
Les raisons en sont les suivantes :

• La poursuite de la politique d’ajustement engagée par le régime sous contrainte de l’ICPE ; elle ne permettra aucune relâche au profit de la demande des ménages, et donc aucun desserrement de l’étau enfermant leur niveau de vie qui continuera de se dégrader ;

• Une pauvreté qui ne quittera pas les campagnes en raison d’une politique agricole restée prisonnière d’attitudes de confiscation du labeur des paysans par la présence d’intermédiaires de toutes sortes en charge de détourner l’aide en matériels, les semences et les engrais ou de tricher sur leurs qualités. Fort heureusement les paysans ont eu l’intelligence de privilégier les cultures vivrières par rapport à l’arachide, ce qui devrait assurer une moindre exposition à la faim.

Cependant un rapport de la FAO publié en juillet 2020 cite le Sénégal parmi les 44 pays du monde qui auront besoin d’une aide alimentaire pour faire face à l’extrême pauvreté ;

• Le refus aux paysans de s’extraire partiellement de la pauvreté par leur peine et leurs efforts en s’opposant à la vente de leurs productions d’arachide au meilleur prix ;

• Une pauvreté s’accroissant dans le secteur de la pêche pour cause de privilèges accordés à la pêche industrielle étrangère, et dans celui du tourisme pour encore quelques années ;

• Une stratégie économique coincée dans des grands projets plus ou moins utiles et à la fin laborieuse : TER, Diamniadio, la compagnie aérienne nationale, les lampadaires solaires etc…

• Une compétitivité du secteur privé difficile à restaurer au regard du niveau très élevé du coût de l’énergie. Il n’est pas inutile de rappeler que le coût du kwh au Sénégal est 2,5 fois plus élevé que le niveau admis au plan international, et que celui du transport vers notre hinterland naturel qu’est le Mali représente plus de 30% de la valeur des marchandises alors qu’il ne devrait dépasser une moyenne de 10%.

• Une marge budgétaire particulièrement resserrée suite à un doublement du déficit par rapport au PIB en 2020, et à une nécessaire programmation d’un retour à la norme communautaire de 3% retenue pour 2022 assortie d’un relèvement de la pression fiscale de 16,5% à 19%. Ce double effort est considérable à mettre en œuvre, et il aura pour conséquence une forte restriction de la commande publique et de plus grandes difficultés pour les fournisseurs de l’État à se faire payer. Au regard de ces tensions à venir, il est d’ailleurs particulièrement inquiétant de relever l’accroissement de certaines dépenses de fonctionnement dans le budget 2021 notamment pour faire plaisir aux alliés logés en CESE et HCCT quand l’attitude habituellement dépensière et de gaspillage devrait devenir de prudence pour prendre en compte l’ajustement décidé et l’incertitude planant sur la reprise économique mondiale et nationale ;

• Une attente fébrile de la seule lumière possible qui viendrait de l’annulation d’une partie de la dette sénégalaise mais dont l’intensité sera forcément décevante ;

• Le recours au Partenariat Public Privé (PPP) que nous avions proposé comme seule issue possible dès 2018 est une bonne idée reprise par le régime de Macky Sall. Mais son usage commence par des projets immobiliers et la violation de la loi sur les cessions d’immeubles bâtis appartenant à l’État.

• L’impossible retour à une gestion sobre et vertueuse et le maintien d’une démarche de mal gouvernance basée sur la prédation des deniers publics et des marchés et projets à scandale tels les poteaux électriques Excellec dont le marché de 36 mds Fcfa hors taxes aurait pu être facturé à 500 millions Fcfa par une autre entreprise sénégalaise, et la surfacturation aurait pu payer 3 fois le déficit de l’école sénégalaise en table-bancs.

Last but no least, l’ouverture politique décidée le 1er novembre 2020 n’a pas permis de compenser l’absence de compétences majeures auxquelles on pourrait rattacher une réussite dans un secteur quelconque, encore moins en matière de redressement. Or c’est bien de cela que le Sénégal a aujourd’hui besoin.

La consolidation de l’économie sénégalaise puis sa relance resteront IMPOSSIBLES hors une prise de conscience sérieuse :

  1. de la gravité de la situation,
  2. de la nécessité d’oublier les fausses statistiques et fausses solutions,
  3. de l’impératif de retenir comme base de la refondation économique le travail et l’éthique sans lesquels tout espoir des populations restera vain.

En conclusion de tout ce qui précède, nous ne pouvons ne pas exprimer une lourde inquiétude face à la déflagration sociale qui pourrait naître d’exigences citoyennes de plus en plus fortes en matière :

  1. De bonne gouvernance ayant pour corollaire la fin ou une forte réduction de la corruption (pour ne pas paraître naïf) ;
  2. D’emploi dont la croissance dépend d’une révision de la stratégie privilégiant les marchés attribués aux entreprise étrangères ;
  3. D’eau potable disponible ;
  4. De gestion des terres dans le sens d’une plus grande transparence qui cesserait d’être au service de la corruption et de la spoliation de nos braves paysans ;
  5. De respect des lois et de la Justice par les Gouvernants ;
  6. De soins de santé disponibles et non discriminatoires ;
  7. D’éducation accessible, de qualité et utile pour l’embauche et l’auto-entreprenariat.

Les politiciens professionnels de notre pays se trompent lourdement s’ils pensent avoir gagné du temps en choisissant une recomposition politique nous ramenant à l’avant 2012. Ils se sont plutôt mis en retard de l’Histoire, et ont renforcé les convictions partagées de plus en plus largement par nos compatriotes :

• Ils ne sont là que pour eux-mêmes oubliant les intérêts du peuple ;

• Ils ne sont là que pour jouir du pouvoir le plus longtemps possible sans aucun respect pour notre Constitution et les principes démocratiques dont celui fondamental de la séparation des pouvoirs.
Ils poursuivent leurs supercheries et tromperies, affichant sans aucune pudeur que leur objectif n’était autre que de viser l’affaiblissement de l’une des parties assises à la table du « dialogue national » en la conviant à la leur propre, celle des prédateurs.

L’Alliance pour la Citoyenneté et le Travail, en symbiose avec ses alliés du Congrès de la Renaissance Démocratique (CRD – Deggo Dekkil Bokk), pense que la solution ne pourra venir que d’un grand rassemblement des forces patriotiques et démocratiques de notre pays, résolument soudées par des valeurs d’éthique, soucieuses de mettre un terme à la mal gouvernance endémique et à la corruption généralisée, se préoccupant de sauvegarder la démocratie et les libertés dans notre pays.
Elle sait l’urgence qui s’attache à mettre les Sénégalais au travail par des politiques économiques orientées vers cette priorité.

La recherche de la disparition de la faim et de progrès vers l’autosuffisance alimentaire par une politique agricole sérieuse débarrassée des mensonges statistiques et portant de nouveaux emplois d’une part, l’adoption d’une démarche d’industrialisation reposant sur la transformation du secteur de l’artisanat d’autre part, figurent parmi les options fortes qui seules peuvent permettre d’offrir des emplois durables à notre jeunesse et la retenir de l’aventure meurtrière vers l’Europe.

Sénégalaises, Sénégalais, Chers hôtes étrangers parmi nous,

Je vous remercie de votre attention et vous souhaite à toutes et à tous mes meilleurs vœux de nouvel an. Que 2021 soit pour vous-mêmes et tous vos proches une année de bonne santé, de résistance et de résilience aux difficultés qui assaillent le Sénégal et le monde. Puisse-t-elle être année de paix et de fraternité.
Dieu garde et protège le Sénégal !

Puisse Dieu nous donner la force et l’intelligence de vaincre cette pandémie qui trouble l’ordre mondial.

Deweneti

Abdoul Mbaye

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