Inondations : ces projets tombés à l’eau

Pour lutter contre les inondations et l’adaptation au changement climatique, l’Etat du Sénégal, à travers l’Agence de développement municipal (Adm), avait lancé pour la période (2012-2019), le projet de gestion des eaux pluviales et d’adaptation au changement climatique (Progeb). L’objectif était de réduire les risques d’inondation dans la zone périurbaine de Dakar et de promouvoir les pratiques de gestion durable des villes dans les zones urbaines sélectionnées.

Il y avait une lueur d’espoir. De grosses attentes. L’espérance de conjuguer les inondations au passé. Mais, cette volonté s’est heurtée au mur de négligence de l’Etat du Sénégal.

Quand le chef de l’Etat demandait, samedi dernier, au ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique, Aly Ngouille Ndiaye, de réactiver le plan Orsec pour limiter les dégâts causés par les fortes pluies tombées dans toutes les localités du pays, la dernière, la phase II du projet de gestion des eaux pluviales et d’adaptation au changement climatique (Progep) dormait, au sec, dans les tiroirs.

Piloté par l’Agence de développement municipal (Adm), le projet qui est arrivé à terme dans sa conception, souffre d’un gap de financement. Et depuis, plus rien. Aucun engagement de l’Etat pour boucler les travaux. «Le projet devait finir au 31 décembre 2019. On a eu une prolongation parce que les travaux pour la phase II, c’est-à-dire du côté de Keur-Massar, n’étaient pas encore fini. La Banque mondiale a consenti deux fois de suite une prolongation et la dernière s’est terminée au 31 mai dernier», explique, amer, un des ingénieurs du projet. Presque 4 mois où rien n’a bougé, sauf que l’hivernage s’est installé entre-temps avec son lot de dégâts, comme à l’accoutumée.

«Il y avait certaines zones de Dakar sur lesquelles on a fait des études, mais on n’a pas mobilisé les financements pour ça, se désole l’ingénieur. Pour toute la zone de Keur-Massar, de Malika et autres, on a déjà fait le plan directeur de drainage. On a fait les études techniques, on a calculé les montants et tout, mais il fallait que l’Etat s’engage avec ses partenaires pour accepter de mobiliser les ressources.» Avec le concours technique et financier de la Banque mondiale, du Fonds nordique de développement (Fnd) et du Fonds pour l’Environnement mondial (Fem), le financement de base du projet était estimé selon l’ingénieur, à environs 60 milliards FCfa.

«Dans les 60 milliards F Cfa, les travaux réalisés dans ces zones-là sont à 36 milliards FCfa. On a pu faire les zones de Dalifort, de Niety Mbar, Jeedah Thiaroye Kao, Médina Gounass et même une partie de Keur Massar. Depuis deux ans, à la cité Soleil à Dalifort, il y a un grand bassin qui a été réalisé et les rues sont pavées. Avec ce projet, il n’y a plus de pompage.» Malgré les résultats probants, l’Etat décidera, tout d’un coup, de mettre un terme au progeb. Sans aucune explication aux ingénieurs et autres personnes chargées de son pilotage. Comme par enchantement, il avait fait remballer le matériel et ranger le reste du projet dans les sombres parapheurs qui jonchent les secrétariats des ministères et autres directions de sociétés publiques.

«Il faut que l’Etat manifeste sa volonté de continuer le projet»

Tout était pourtant parti sur des chapeaux de roue. L’Etat qui a compris que l’option prise pour régler le problème des inondations en 2006, sous Me Abdoulaye Wade, avec le fameux Plan Jaxaay et ses bassins de stockage d’eaux pluviales aménagés dans les zones les plus dépressionnaires, suite au relogement, dans d’autres sites (Parcelles assainies de Keur Massar), avait décidé de changer de fusil d’épaule. Surtout que les ouvrages réalisés dans le cadre de ce programme d’urgence, n’étaient pas assez performants, compte tenu de l’ampleur et de la complexité des inondations.

Il est même apparu par la suite que la capacité de rétention des bassins, même avec pompage, était insuffisante. Ils servaient aussi de dépotoirs de déchets solides et de réceptacles d’eaux usées, produisant, de ce fait, un sérieux problème de salubrité. Naquit alors le Projet de gestion des eaux pluviales et d’adaptation au changement climatique.

«La philosophie du Progeb, c’est de faire du gravitaire, c’est-à-dire, évacuer les eaux sans l’aide de station de pompage ni rien. L’eau coule naturellement, on libère les espaces où elle doit passer et on réalise des canaux et en haut, on fait des routes en pavées. Même les maisons dans ces zones-là ont plus de valeur. Beaucoup avaient vendu leur maison. A la cité Soleil, il y a beaucoup de gens qui avaient commencé à vendre leur maison parce qu’ils vivaient dans l’eau pendant toute l’année. Maintenant, les maisons ont pris une valeur extraordinaire. Ce projet a eu un impact très significatif dans ces zones», souffle toujours l’ingénieur.

Les nombreuses infrastructures réalisées grâce à ce projet ont permis de mettre en place un système de drainage primaire et secondaire dans les zones les plus vulnérables de Pikine et Guédiawaye. C’est ce même modèle qui devait être reproduit dans des zones comme Keur-Massar, mais malheureusement, il y a eu un manque de volonté manifeste de la part de l’Etat du Sénégal.

«L’Etat du Sénégal devait, s’il voulait continuer ce projet, manifester son désir d’être accompagné encore parce que dans ce genre de projet, généralement, l’Etat ne donne pas d’argent pour les travaux. L’Etat ne s’occupe que de la libération des emprises, c’est-à-dire les chemins où passent les travaux, libérer les maisons pour faire passer les canaux. L’Etat doit dédommager les familles. Le reste, c’est un crédit de la banque, c’est-à-dire la Banque mondiale prête l’argent au Sénégal sur une très longue durée avec des prêts concessionnels. L’Etat ne mobilise pas beaucoup d’argent. L’Etat devait manifester son intérêt et le dire. Le projet a été conçu comme étant un projet pilote. La zone de Dakar est une zone densément peuplée. Il faudrait qu’on trouve les moyens de libérer les eaux. Cette approche qui met à la fois des aspects infrastructures, c’est-à-dire réaliser des canaux de drainage, réhabiliter les bassins de rétention et également faire des routes parce que les routes sont des éléments de drainage qui permettent de drainer les eaux.

La spécificité de ce projet, c’est qu’on a même créé des comités locaux dans toutes les communes concernées. Il y en a dix. On les appelle des comités locaux d’initiative pour la gestion des eaux pluviales) qui regroupent les populations (coligeps)». 

«Il faut 50 milliards F Cfa pour la zone de Keur-Massar et environs»

Déjà, les ingénieurs ont identifié les travaux à réaliser dans la zone de Keur Massar et autres et cela tourne aux environs de 50 milliards F Cfa environs.

L’ingénieur explique : «Ce qui a conduit tout le projet, c’est ce qu’on appelle le plan directeur de drainage. Avant toute intervention, on a fait un plan de tout Dakar, qui a permis de voir où étaient les voies de passage des eaux. Essayer de réhabiliter le circuit naturel des eaux parce qu’à Dakar, il y a beaucoup de lacs, beaucoup de passage d’eau et autres. Les gens sont allés construire sur ces voies de passage d’eau et c’est ce qui a créé ces inondations. Avec ce plan directeur de drainage, on a identifié toutes les zones de passage et avec les travaux, l’idée, c’est de réhabiliter toutes les zones de passage en enlevant les maisons qui sont sur le passage des eaux, dédommager les personnes et réaliser des canaux qui vont amener l’eau jusqu’à la mer. Dans ce plan, c’est une partie qu’on a réalisé parce que pour l’autre partie, on n’a pas le financement. On a fait les études, mais nous n’avons pas pu avoir ce plaidoyer de l’Etat qui nous permettait de mobiliser ses ressources. Il faut que l’Etat manifeste sa volonté pour ça, c’est ce qui a fait défaut.» 

La non-finalisation du Progeb qui a été conçu pour que ses réalisations puissent avoir des impacts bénéfiques sur les populations et leur environnement, en termes de réduction de leur vulnérabilité aux inondations et d’amélioration de leurs conditions de vie est en partie la conséquence de toutes les inondations.

«Si on veut solutionner ce problème, il y a des zones de passage d’eau qu’il faut réhabiliter, assure-t-il. Le pompage n’est pas quelque chose de pérenne. On ne peut pas continuer à pomper à chaque fois qu’il y a des inondations. Il faut s’attaquer aux causes. Il y a des voies de passage d’eau avec les sécheresses et autres. Les gens sont allés construire sur ces zones de passage d’eau. Maintenant que la pluviométrie augmente, l’eau reprend ses droits et ça crée des inondations. Il faut réhabiliter toutes ces zones, déplacer les populations pour permettre à l’eau de pouvoir regagner la mer. Si on le fait, on réglerait beaucoup de problèmes. Ce qui manque dans les pays africains, c’est la planification. Cette planification, ce sont les plans directeurs qui les donnent et dans le cadre des inondations, c’est le plan directeur de drainage qui donne les orientations pour dire comment on doit concevoir les différents canaux qui doivent amener les eaux à la mer. On a eu la chance de pouvoir le concevoir, il faut l’appliquer et c’est l’application qu’il faut promouvoir avec l’Etat qui doit donner les ressources pour ça. »

L’Obs

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